Rencontres de Forges : peut-on mitonner une Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA) en Sud-Seine-et-Marne ?

Les Rencontres de Forges sont un format d'information-débat qui existe depuis 4 ans, à raison d'une à deux rencontres annuelles. Les thématiques de l'agriculture, de la conservation des sols, de la transition juste ont pu y être abordées. En cette fin d'hiver 2026, nous voyons comment intégrer les enjeux alimentaires et agricoles pour et par tout le monde. Et plus particulièrement dans le territoire où s'est établi le Campus de la Transition.

Tous mangeurs, le droit à l’alimentation

Ce samedi 21 février 2026, 

Somhack Limphakdy, membre du collectif pour une SSA, démarre la journée. L'alimentation, nous dit-elle, est un fait social total : nous sommes tous mangeurs, et l'alimentation ne répond pas seulement à nos besoins corporels (nutritionnels) mais aussi psychiques, sociaux…Le goût, la saveur, la texture entrent en jeu. Il y a le plaisir de manger, et, souvent, de manger ensemble, en famille, avec des amis, des collègues.  

En France, l'alimentation est incluse dans le droit à la santé. Les Nations unies, elles, définissent le droit alimentaire, qui fait partie des droits humains : accès direct ou indirect à une nourriture quantitative et qualitative répondant aux conditions culturelles. Autrement dit, une alimentation adéquate et suffisante. Une ICE, initiative citoyenne européenne, tente de collecter 1 million de signatures dans 7 États membres pour mettre le droit alimentaire à l'agenda de la Commission européenne. Face à l'épuisement des ressources (et notamment des sols et de l'eau), aux attitudes férocement prédatrices d'un grand nombre de multinationales et d'États, il nous faut une réponse collective et une façon de trouver des leviers communs. Même si on envisage une production relocalisée en SSM, on ne peut pas accéder à l'autonomie.

Par exemple, le territoire ne produit ni épices ni sel, vecteurs de goût et de santé. Il faut penser les interdépendances avec d'autres territoires. On sait que l'essentiel des impacts climatiques est lié aux pratiques agricoles elles-mêmes. Si on avait des milliers d'espèces de blé en France autrefois, il n'en reste principalement que 6 sur le marché. Ce fameux marché qui préempte le droit. Mais ce n'est pas à lui de le construire, le droit alimentaire doit découler d'une démarche politique et nous avons besoin aujourd'hui d'organiser nos systèmes alimentaires comme des communs. Et d'aller vers une résilience alimentaire : avec la capacité de prévoir les changements à venir.

On a le sentiment que chacun « choisit » ce qu'il mange, mais 15 à 20% des citoyens subissent leur consommation alimentaire. Et l'on ne « choisit » que dans un cadre qui nous est donné. Pour reprendre la main sur notre alimentation, la SSA est une des réponses. Cette réappropriation passe aussi par la mise en place de comités locaux et des échanges fréquents pour apprendre les uns des autres de nos forces et nos faiblesses.  

Le Sud-Seine-et-Marne, en vert, en bleu et en noir

Pour savoir ce que peut produire un territoire, il est essentiel de le connaître et de l'aimer. C'est tout le sens de la présentation bucolique d'Emmanuel Berrod basée sur l'Atlas du SSM, ouvrage auquel il a participé. Nous avons voyagé en paroles et en images pour randonner dans des forêts anciennes, prairies calcaires, marais tourbeux (zones tampons si précieuses notamment contre les crues), bassées, ou autour de Montereau, zone fragmentée par la ville, les voies de chemins de fer et les autoroutes, rendant la lutte âtre pour l'épanouissement de la biodiversité.

D'où l'importance aussi de ces fameuses trames vertes et bleues (haies, rivières...), qui permettent aux espèces d'aller d'un endroit à un autre si elles ne sont pas interrompues par des points noirs, les carrefours, barrages et autres obstacles. En Sud-Seine-et-Marne, la biodiversité enregistre un fort déclin et les espaces agricoles continuent à être grignotés. Il faut trouver un moyen de lier agriculture et trames vertes et bleues. Notamment par des intrants raisonnés et une diminution du labour.  

Un milliard de baguettes, s’organiser pour produire

Vient le tour de Richard Raymond, chercheur au CNRS, de brosser la complexité de cet acte en apparence si simple que nous faisons plusieurs fois par jour : manger. En Île-de-France, il y a 11, 2 millions de bouches à nourrir qui dévorent, entre autres, 1 milliard de baguettes par an.  Alors, qu'est-ce qui est produit ? Comment est-ce transformé, échangé, consommé ?  Le remembrement post Seconde Guerre mondiale a fait disparaître le monde paysan et exploser les rendements agricoles (avec l'aide du pétrole et de la chimie dite « phytosanitaire »). Aujourd'hui, le système alimentaire dessine un « oligopole à frange » : chaque extrémité de la chaîne de valeur est caractérisée par un grand nombre d'acteurs, mais des intermédiaires contrôlent la quasi-totalité des flux. Ainsi, en amont, en lien avec les producteurs, 8 grandes firmes ont la mainmise sur la machinerie, les semences et les engrais.

En aval, côté consommation, ¾ des achats alimentaires en Île-de-France se font en grandes surfaces, on pense que c'est moins cher, plus simple et plus rapide. Un grand nombre de petits commerces, au fil des années, ont aussi fini par mettre la clé sous la porte. La part du budget alimentaire dans le budget des ménages ne cesse de baisser et on mange de plus en plus à l'extérieur de chez soi. Entre grandes surfaces, fast-food et restaurants, on maîtrise de moins ne moins ce qu'il y a dans nos assiettes, alors que la diversité des produits et des emballages masque une standardisation des espèces. Là, comme dans d'autres régions françaises, c'est un système agro-industriel qui domine avec de moins en moins d'exploitations de plus en plus grandes.

Pour reprendre la maîtrise sur notre assiette, il faut tenter de déverrouiller le système. Mais entre la concentration des pouvoirs et les déserts des centres-villes et centres-villages, l'évolution de ce système complexe est difficile à prévoir : il est à la fois contraint et autonome, il se pilote désormais lui-même. Dans les modes de vie imposés par le système agro-industriel, il y a des gens qui adoptent des styles de vie légèrement différents. Par exemple, ne se nourrir qu'en bio. Mais ces écarts « individuels » sont tolérés par le système et ne sont pas levier de transformation, il faut structurer des politiques collectives. De plus, le monde agricole est traversé d'incompréhensions multiples qui entravent le dialogue. Il faut réfléchir à l'échelle de petits territoires, de biorégions avec une certaine souveraineté.  

Un enjeu local, une alimentation aujourd’hui inaccessible pour certains

Nicolas Falempin, agent territorial à la Communauté de Communes du Pays de Montereau (CCPM), a ensuite abordé les enjeux socio-économiques du système alimentaire local. Le véhicule politique le plus plébiscité par les communes est les PAT (projets alimentaires territoriaux), définis par la loi d'orientation de 2014, pour articuler tous les acteurs de l'alimentation. Il doit être articulé avec le schéma de cohérence territoriale (SCoT), document d'urbanisme qui, à l'échelle d'un territoire, de projet ou bassin de vie, détermine l'organisation spatiale et les grandes orientations de développement d'un territoire. Entre gestion des déchets, gaspillage alimentaire, compostage, etc., les compétences des communes revêtent une dimension systémique…Et, il est souvent nécessaire d'agir au moins au niveau de la communauté de communes, une commune à elle seule pouvant se révéler trop petite, il faut donc mutualiser les PAT… et répondre aux différentes injonctions. Ainsi la préfecture peut demander à notre territoire de bâtir 200 nouveaux logements par an, mais de ne pas oublier le tourisme vert, les trames vertes et bleues. Le territoire de la CCPM est peu dépendant de l'irrigation (3% des cultures), mais il y a aussi la question de la qualité de l'eau, qui peut être dégradée, notamment par l'utilisation d'engrais.

Grâce au PAT, on peut améliorer la qualité de la restauration collective. Outre les gains en meilleur pour goût et santé, ça permet aussi de faire baisser le gaspillage alimentaire, donc le gaspillage économique. Car l'argent investi dans de la nourriture jetée est perdu, moins il y a de gaspillage, plus on peut utiliser l'argent disponible pour produire, par exemple, dans le cadre de la loi Egalim (atteindre au moins 50% d'achats durables et de qualité, dont au moins 20% issus de l'agriculture biologique, dans les repas servis dans les cantines). Sur le territoire de Montereau, il y a un fort pourcentage de personnes en situation de pauvreté : 37% (moyenne du département : 12%), avec des quartiers très touchés, comme Surville. Il est important de toucher ces habitants dans l'accès à l'alimentation, et l'éducation au bien-manger pour des motifs de dignité et de santé, au-delà de l'aide alimentaire qui, elle, pallie aux situations d'urgence.

Enfin, comme dans le reste du pays, l'érosion du nombre d'agriculteurs se poursuit : - 26 équivalents temps plein, majoritairement suite à des départs en retraite. Un tiers des agriculteurs à plus de 60 ans, parmi eux, la moitié n'a pas de repreneurs. Comme partout en France, les exploitations diminuent en nombre et augmentent en taille : elles ont pris 20% de superficie en 10 ans.  

Un défi national, stopper l’hémorragie des fermes

Anne Faure est venue représenter l'association Terre de liens qui œuvre à la transmission des terres agricoles en bio. Depuis plus de 20 ans, elle lutte, ferme par ferme, contre la disparition des exploitations. Le chantier est immense : depuis 2003, Terre de Liens a acquis plus de 400 fermes et permis de préserver plus de 12 000 ha de terres agricoles dans toute la France métropolitaine. Hélas, depuis 3 ans, 40 000 fermes ont disparu, soit 400 tous les onze jours… Le travail doit donc être démultiplié, sachant qu'acquérir une ferme est un processus long (de 1 à 3 ans) et minutieux : les bénévoles sur le terrain assurent une veille locale et repèrent ce qui pourrait être à vendre.

Puis l'équipe technique accompagne la transmission des fermes. Dans ce cadre, la PAT est un outil extraordinaire, qui mobilise collectivités, citoyens et associations ; il redonne la possibilité locale d'intervenir sur la sécurité alimentaire et le maintien des terres en agriculture biologique. Ce qu'il faut avoir en tête pour ce travail de fourmi : agir en collectif, localement et participer au plaidoyer local et national. D'ailleurs, dans cette optique, Terre de Liens a développé un kit pour les municipales, car les habitants ne connaissent pas les PAT.