Après une bonne dose de théorie le matin, la question centrale de la journée pouvait être mise en discussion. Pour créer le dialogue, plusieurs regards ont été croisés, qui sous-tendent différentes dimensions d'un projet inspiré de la SSA.
Kamel Leban préside l'association Élan'C, à Montereau, pour sensibiliser les jeunes des quartiers populaires à la cause environnementale. Aude Loyer est ouvrière maraîchère saisonnière. Gilles Derosin est exploitant agricole en polyculture élevage, Guillaume Gautier, traiteur et chef en restauration collective, Gaëlle Tanguy, conseillère alimentation dans une commune du territoire.
Kamel se souvient des moments qu'il passait, enfant, dans la forêt toute proche, de ses cueillettes chez un maraîcher avec ses frères... et de la bonne cuisine de sa maman. Il constate que les jeunes autour de lui sont plus attirés par la fast-food et cuisinent moins. Ses moteurs ? Faire de la sensibilisation, créer du lien et mener des actions de terrain.
Aude, elle, a opéré une reconversion. Elle se sent un maillon faible et peu reconnu de la chaîne de production alimentaire. Mais surtout elle interroge nos modes de production : surproduction et gaspillage, on marche sur la tête ! Elle a l'impression que l'idée de SSA nait dans des milieux où l'entre-soi est fort. Mais il faut bien commencer quelque part, conclut-elle.
Gilles, lui, n'a jamais eu faim. Sa seule peur ? Que ses bêtes manquent, c'est pourquoi il produit toujours beaucoup de fourrage. Installé en bio depuis 20 ans, il a un potager familial et sa fille, neuropsychologue, va reprendre l'exploitation. Ce qu'il entend à la radio le sidère : en 2050, il y aura dans le monde 60% de la population adulte en surpoids ou obésité ! L'alimentation ultra-transformée est sur le banc des accusés. Aussi souligne-t-il l'immense intérêt de la société à ce que chacun ait accès à une alimentation saine : car, sans oublier le bien-être primordial de chacun, l'obésité va amener son lot de cancers, maladies neurodégénératives, diabète... aussi terribles à affronter humainement que coûteux économiquement. En synthèse, il souligne l'importance de la présence d'agriculteurs dans le projet de SSA.
Guillaume a lancé La Gâtinerie, une activité de traiteur artisan à Fontainebleau après des années dans l'informatique, car il souhaitait valoriser les produits du Gâtinais. Il appelle de ses vœux un retour de la production locale dans les cuisines collectives mais souligne leur impact sur le territoire, vu les quantités de repas à fournir.
Enfin, Gaël Tanguy, conseillère déléguée à l'Alimentation durable et aux Ressources Naturelles à Moret-Loing-et-Orvanne, a partagé l'expérience de sa commune qui porte, depuis 2017, le projet ambitieux d'une restauration scolaire 100% bio, locale et faite maison. Ce projet, « Ma cantine en AMAP » monte des partenariats paysans-école en s'inspirant des AMAP (partenariat direct et pérenne entre des citoyens et un paysan permettant une rémunération juste du producteur et un approvisionnement en produits bio et locaux des consommateurs). L'ensemble des équipes de cuisine, des équipes éducatives, des animateurs de cantines, des parents, des paysans et des élus ont été sollicités. La cantine de l'école primaire est approvisionnée en légumes frais bio et locaux, et un projet pédagogique sur l'alimentation a été mis en place. Gaël n'a pas caché les difficultés : la plupart des producteurs n'ont pas les moyens de livrer leur production, la logique des marchés alimentaires n'est pas faite pour les appels d'offres publics, etc. Elle a partagé ses questions sur la SSA : quid du financement ? Mais aussi de la gouvernance ; pour elle les comités citoyens communaux ne sont pas toujours au point et se pose la question de l'animation professionnelle du débat. Enfin, avec qui se ferait le conventionnement pour les points de vente et lesquels choisirait-on ?
De nombreux échanges ont ensuite animé le public ; certains pointant l'insuffisance de production locale s'il faut nourrir les alentours et les villes franciliennes ; d'autres répondant que tout le monde doit suivre Egalim et qu'il faut sans doute modifier les habitudes alimentaires et miser sur les légumineuses, les céréales et le maraîchage. D'autres encore rappellent que plus un plat est sain et bon, moins il y a de gaspillage. Or c'est un énorme enjeu. D'autres enfin évoquent le besoin d'impliquer tous les acteurs, à commencer par les consommateurs qui s'étaient pris d'amour pour le bio pendant le covid et sont retournés à leurs supermarchés. Sans oublier la dimension logistique : si on a des cuisines centrales qui font les repas, il faut transporter les fruits et légumes, les laver en légumeries, etc. Bref un immense travail de partage et de diffusion des savoirs reste à faire et c'est ce que nous avons pu esquisser dans les ateliers.