Rencontres de Forges : peut-on mitonner une Sécurité Sociale de l’Alimentation (SSA) en Sud-Seine-et-Marne ?

Les “Rencontres de Forges” ont pour but de développer un savoir territorial sur la transition écologique et sociale. Les thématiques de l'agriculture, de la mobilité douce, le bien-vivre en écolieu, la conservation des sols, la transition juste ont pu y être abordées. En cette fin d'hiver 2026, nous voyons comment intégrer les enjeux alimentaires et agricoles pour et par tout le monde. Et plus particulièrement dans le territoire où s'est établi le Campus de la Transition.

Tous mangeurs, le droit à l’alimentation

Ce samedi 21 février 2026, Somhack Limphakdy, membre du collectif pour une SSA, démarre la journée. L'alimentation, nous dit-elle, est un fait social total : nous sommes tous mangeurs, et l'alimentation ne répond pas seulement à nos besoins nutritionnels mais aussi psychiques, sociaux… Le goût, la saveur, la texture entrent en jeu. Il y a le plaisir de manger, et, souvent, de manger ensemble, en famille, avec des amis, des collègues.  

Une Initiative Citoyenne Européenne (ICE) a été lancée en janvier 2026 pour collecter 1 million de signatures dans 7 États membres afin de mettre le droit alimentaire à l'agenda de la Commission européenne. Face à l'épuisement des ressources (et notamment des sols et de l'eau), aux attitudes férocement prédatrices de nombre de multinationales et d'États, il nous faut une réponse collective et une façon de trouver des leviers communs. Même si on envisage une production relocalisée en SSM, on ne peut pas accéder à l'autonomie. Par exemple, le territoire ne produit ni épices ni sel, vecteurs de goût et de santé. Il faut penser les interdépendances avec d'autres territoires.

Par ailleurs, le droit alimentaire doit découler d'une démarche politique et nous avons besoin aujourd'hui d'organiser nos systèmes alimentaires comme des communs, avec la capacité de prévoir les changements à venir.

On a le sentiment que chacun « choisit » ce qu'il mange, mais 15 à 20% des citoyens subissent leur consommation alimentaire. Et l'on ne « choisit » que dans un cadre qui nous est donné. Pour reprendre la main sur notre alimentation, la SSA est une des réponses. Cette réappropriation passe aussi par la mise en place de comités locaux et des échanges fréquents pour apprendre les uns des autres.  

Le Sud-Seine-et-Marne, en vert, en bleu et en noir

Pour savoir ce que peut produire un territoire, il est essentiel de le connaître et de l'aimer. C'est tout le sens de la présentation bucolique d'Emmanuel Berrod (membre du Conseil scientifique de la réserve de biosphère de Fontainebleau et du Gâtinais) basée sur l'Atlas régional auquel il a participé. Nous avons voyagé en paroles et en images pour randonner dans des forêts anciennes, prairies calcaires, marais tourbeux (zones tampons si précieuses notamment contre les crues), Bassée, ou autour de Montereau, zone fragmentée par la ville, les rails et les autoroutes, entravant l'épanouissement de la biodiversité.

D'où l'importance aussi de ces fameuses trames vertes et bleues (haies, rivières), qui permettent aux espèces de se déplacer si elles ne sont pas interrompues par des points noirs, les carrefours, barrages… En Sud-Seine-et-Marne, la biodiversité enregistre un fort déclin et les espaces agricoles continuent à être grignotés. Il faut trouver un moyen de lier agriculture et trames vertes et bleues. Notamment par des intrants raisonnés et une diminution du labour.  

Un milliard de baguettes, s’organiser pour produire

Vient le tour de Richard Raymond, chercheur au CNRS, de brosser la complexité de cet acte en apparence si simple que nous faisons plusieurs fois par jour : manger. En Île-de-France, il y a 11, 2 millions de bouches à nourrir qui dévorent, entre autres, 1 milliard de baguettes par an.  Alors, qu'est-ce qui est produit ? Comment est-ce transformé, échangé, consommé ?  Le remembrement post Seconde Guerre mondiale (fusion et agrandissement des parcelles pour faciliter la motorisation de l'agriculture) a fait disparaître le monde paysan et exploser les rendements agricoles, avec l'aide du pétrole et de la chimie dite « phytosanitaire ».

Huit grandes firmes ont la mainmise sur la machinerie, les semences et les engrais. Côté consommation, ¾ des achats alimentaires en Île-de-France se font en grandes surfaces : on pense que c'est moins cher, plus simple et plus rapide. Un grand nombre de petits commerces, au fil des années, ont mis la clé sous la porte. La part du budget alimentaire dans le budget des ménages ne cesse de baisser et on mange de plus en plus à l'extérieur de chez soi. Entre grandes surfaces, fast-food et restaurants, on maîtrise de moins en moins ce qu'il y a dans nos assiettes. Et la diversité des produits et des emballages masque une standardisation des espèces.

Là, comme dans d'autres régions françaises, c'est un système agro-industriel qui domine avec de moins en moins d'exploitations, de plus en plus grandes. De plus, le monde agricole est traversé d'incompréhensions multiples qui entravent le dialogue. Il faut donc structurer des politiques collectives à l'échelle de petits territoires, de biorégions, avec une certaine souveraineté.  

Un enjeu local, une alimentation aujourd’hui inaccessible pour certains

Nicolas Falempin, agent territorial et membre actif du Campus de la Transition, a ensuite abordé les enjeux socio-économiques du système alimentaire local. Dans les communes, les PAT (projets alimentaires territoriaux) permettent d'articuler les actions de tous les acteurs de l'alimentation. Sans oublier le schéma de cohérence territoriale (SCoT), document d'urbanisme qui détermine l'organisation spatiale et les grandes orientations de développement à l'échelle d'un territoire. Entre gestion des déchets, gaspillage alimentaire, compostage, etc., leurs compétences revêtent une dimension systémique… Et il est souvent nécessaire d'agir au moins au niveau de la communauté de communes et de répondre aux différentes injonctions. Ainsi, la préfecture peut demander à notre territoire de bâtir 200 nouveaux logements par an, mais de ne pas oublier le tourisme vert, les trames vertes et bleues…

Grâce au PAT, on peut améliorer la restauration collective. Outre les gains en goût et santé, le gaspillage alimentaire diminue, donc le gaspillage économique aussi. Car l'argent investi dans de la nourriture jetée est perdu. Moins il y a de gaspillage, plus on peut utiliser l'argent disponible pour produire, par exemple, dans le cadre de la loi Egalim (atteindre au moins 50% d'achats durables et de qualité, dont au moins 20% issus de l'agriculture biologique, dans les repas servis dans les cantines). Sur le territoire de Montereau, 36% des personnes sont en situation de pauvreté (moyenne du département : 12%), avec des quartiers très touchés, comme Surville. Il est important de toucher ces habitants dans l'accès à l'alimentation, et l'éducation au bien-manger pour des motifs de dignité et de santé, au-delà de l'aide alimentaire qui, elle, pallie les situations d'urgence.

Enfin, l'érosion du nombre d'agriculteurs se poursuit : 26 équivalents temps plein en moins, majoritairement des départs en retraite. Un tiers des agriculteurs a plus de 60 ans, la moitié d'entre eux n'a pas de repreneurs. Et les exploitations diminuent en nombre et augmentent en taille : elles ont pris 20% de superficie en 10 ans.

Un défi national, stopper l’hémorragie des fermes

Anne Faure a présenté le combat de l'association Terre de liens, qui œuvre à la transmission des terres agricoles en bio. Elle lutte, ferme par ferme, contre la disparition des exploitations. Le chantier est immense : depuis 2003, Terre de Liens a acquis plus de 400 fermes et permis de préserver plus de 12 000 ha de terres agricoles dans toute la France métropolitaine. Hélas, depuis 3 ans, 40 000 fermes ont disparu, soit 400 tous les onze jours…

Le travail doit donc être démultiplié, sachant qu'acquérir une ferme est un processus long (de 1 à 3 ans) et minutieux : les bénévoles sur le terrain assurent une veille et repèrent ce qui pourrait être à vendre. Puis l'équipe technique accompagne la transmission des fermes. Dans ce cadre, la PAT est un outil extraordinaire, qui mobilise collectivités, citoyens et associations ; il redonne la possibilité locale d'intervenir sur la sécurité alimentaire et le maintien des terres en agriculture biologique.

Regards croisés : la SSA est-elle désirable en Sud-Seine-et-Marne ?

Après une bonne dose de théorie le matin, la question centrale de la journée pouvait être mise en discussion. Pour créer le dialogue, plusieurs regards ont été croisés, qui sous-tendent différentes dimensions d'un projet inspiré de la SSA.  

Kamel Leban préside l'association Élan'C, à Montereau, pour sensibiliser les jeunes des quartiers populaires à la cause environnementale. Aude Loyer est ouvrière maraîchère saisonnière. Gilles Derosin est exploitant agricole en polyculture élevage, Guillaume Gautier, traiteur et chef en restauration collective, Gaëlle Tanguy, conseillère alimentation dans une commune du territoire.  

Kamel se souvient des moments qu'il passait, enfant, dans la forêt toute proche, de ses cueillettes chez un maraîcher avec ses frères... et de la bonne cuisine de sa maman. Il constate que les jeunes autour de lui sont plus attirés par la fast-food et cuisinent moins. Ses moteurs ? Faire de la sensibilisation, créer du lien et mener des actions de terrain.

Aude, elle, a opéré une reconversion. Elle se sent un maillon faible et peu reconnu de la chaîne de production alimentaire. Mais surtout elle interroge nos modes de production : surproduction et gaspillage, on marche sur la tête ! Elle a l'impression que l'idée de SSA nait dans des milieux où l'entre-soi est fort. Mais il faut bien commencer quelque part, conclut-elle.

Gilles, lui, n'a jamais eu faim. Sa seule peur ? Que ses bêtes manquent, c'est pourquoi il produit toujours beaucoup de fourrage. Installé en bio depuis 20 ans, il a un potager familial et sa fille, neuropsychologue, va reprendre l'exploitation. Ce qu'il entend à la radio le sidère : en 2050, il y aura dans le monde 60% de la population adulte en surpoids ou obésité ! L'alimentation ultra-transformée est sur le banc des accusés. Aussi souligne-t-il l'immense intérêt de la société à ce que chacun ait accès à une alimentation saine : car, sans oublier le bien-être primordial de chacun, l'obésité va amener son lot de cancers, maladies neurodégénératives, diabète... aussi terribles à affronter humainement que coûteux économiquement. En synthèse, il souligne l'importance de la présence d'agriculteurs dans le projet de SSA.

Guillaume a lancé La Gâtinerie, une activité de traiteur artisan à Fontainebleau après des années dans l'informatique, car il souhaitait valoriser les produits du Gâtinais. Il appelle de ses vœux un retour de la production locale dans les cuisines collectives mais souligne leur impact sur le territoire, vu les quantités de repas à fournir.

Enfin, Gaël Tanguy, conseillère déléguée à l'Alimentation durable et aux Ressources Naturelles à Moret-Loing-et-Orvanne, a partagé l'expérience de sa commune qui porte, depuis 2017, le projet ambitieux d'une restauration scolaire 100% bio, locale et faite maison. Ce projet, « Ma cantine en AMAP » monte des partenariats paysans-école en s'inspirant des AMAP (partenariat direct et pérenne entre des citoyens et un paysan permettant une rémunération juste du producteur et un approvisionnement en produits bio et locaux des consommateurs). L'ensemble des équipes de cuisine, des équipes éducatives, des animateurs de cantines, des parents, des paysans et des élus ont été sollicités. La cantine de l'école primaire est approvisionnée en légumes frais bio et locaux, et un projet pédagogique sur l'alimentation a été mis en place. Gaël n'a pas caché les difficultés : la plupart des producteurs n'ont pas les moyens de livrer leur production, la logique des marchés alimentaires n'est pas faite pour les appels d'offres publics, etc. Elle a partagé ses questions sur la SSA : quid du financement ? Mais aussi de la gouvernance ; pour elle les comités citoyens communaux ne sont pas toujours au point et se pose la question de l'animation professionnelle du débat. Enfin, avec qui se ferait le conventionnement pour les points de vente et lesquels choisirait-on ?  

De nombreux échanges ont ensuite animé le public ; certains pointant l'insuffisance de production locale s'il faut nourrir les alentours et les villes franciliennes ; d'autres répondant que tout le monde doit suivre Egalim et qu'il faut sans doute modifier les habitudes alimentaires et miser sur les légumineuses, les céréales et le maraîchage. D'autres encore rappellent que plus un plat est sain et bon, moins il y a de gaspillage. Or c'est un énorme enjeu. D'autres enfin évoquent le besoin d'impliquer tous les acteurs, à commencer par les consommateurs qui s'étaient pris d'amour pour le bio pendant le covid et sont retournés à leurs supermarchés. Sans oublier la dimension logistique : si on a des cuisines centrales qui font les repas, il faut transporter les fruits et légumes, les laver en légumeries, etc. Bref un immense travail de partage et de diffusion des savoirs reste à faire et c'est ce que nous avons pu esquisser dans les ateliers.

 L'idée des ateliers était de s'emparer à bras le corps des différentes questions pratiques qui se posent avant la mise en place d'une SSA. Ce qui commence, comme on l'a vu dans certains ateliers, par la nécessaire sensibilisation au bien-manger et au bien-produire, dans des pratiques respectueuses des humains et du vivant pour mobiliser les habitants et habitantes.  

Pour mémoire, les ateliers ont abordé 4 thématiques :

- Financement - modèle économique, architecture et modes de transaction avec Aline Maréchaux (opération Milliard) et Jean-Guy Leroy (Convergence des Possibles) A partir de différentes inspirations (opération Milliard, expériences de caisses alimentaires communes, etc.) et des questions qu'elles soulèvent (cotisation, subventions publiques et privées, modes de transaction, conventionnement et investissement), quelle architecture financière pourrait être mise en place pour créer une caisse alimentaire commune en Sud-Seine-et-Marne ?  

- Logistique et soutien à la production avec Arnaud de Moussac (Cooplicot) et Céline Santos-Nunes (GAB, groupement agriculteurs biologiques Ile de France). Sur le volet de la distribution comme sur celui du soutien à la production, la logistique est une question centrale dans une démarche de SSA. Quelles pratiques pour relever démocratiquement ces défis ?  

- Coopération territoriale - enjeux et conditions de la réussite avec Jean Christophe Sarrot (ATD Quart-Monde) & Raphaëlle Barbier (Campus de la Transition). Les démarches de SSA reposent nécessairement sur de la coopération entre acteurs et actrices aux parcours et situations différents. Quelles sont les conditions pour se retrouver autour d'un bien-être commun ?  

- Communication - Mobilisation des acteurs et actrices avec Saturnin Mesnil (1001 sillons) et Aliénor Petitcolin (Tout le monde est bio - PTCE Vallée de la Marne). Un atelier pour amorcer une réflexion guidée autour des outils et moyens permettant d'impliquer les habitantes et les habitants d'un territoire dans un projet de SSA.  

Des graines ont été semées Au terme de cette riche journée, nous avons eu la sensation d'avoir notre réponse sur la désirabilité d'une démarche de Sécurité sociale de l'alimentation en Sud-Seine-et-Marne. De nombreuses questions ont été abordées, qui en soulèvent plus encore : de la coopération à la logistique en passant par le financement et la communication, la diversité des facettes d'une démarche de SSA en fait un véritable projet de société. Pour l'initier, tous s'accordent à dire qu'il y a déjà beaucoup de travail à faire en amont sur la sensibilisation à la bonne alimentation. Surtout, alors que les rires de discussions enjouées autour de délicieuses lasagnes s'élevaient dans le réfectoire du château de Forges, des désirs sont peut-être nés, des continuités d'actions engagées ou de nouveaux projets ont-ils germé. Le Campus de la Transition a sa petite idée sur le sujet.

Texte : Clotilde Berlencourt