Comment lier sobriété et prospérité ? Notre séminaire académique 2026

Deux jours durant, soixante membres de l’enseignement supérieur et de la recherche ont abordé au Campus de la Transition l’articulation entre sobriété et prospérité.

Notre séminaire académique s'est tenu les 13 et 14 mars autour de l'articulation entre sobriété et prospérité. Deux jours durant, soixante membres de l'enseignement supérieur et de la recherche ont abordé au Campus de la Transition les liens nécessaires entre ces deux notions. Des interventions percutantes et des échanges riches, dont nous retraçons ici les moments clés.

Un séminaire à portée systémique

Cécile Renouard, présidente du Campus de la Transition, et Christian Koenig, conseiller académique du Campus, ont ouvert le séminaire en revenant sur la mise en perspective historique et l'idée de post-croissance, avec les 6 portes et le Donut de Kate Raworth comme fil conducteur pour lier prospérité et sobriété ;

Carlos Alvarez Pereira, Secrétaire général du Club of Rome, a proposé une relecture contemporaine de l'héritage de l'ouvrage Limits to Growth (1972) et des travaux récents de l'organisation ;

Guillaume Blanc, de l'Université Paris Cité est revenu sur le passage de la recherche à l'enseignement, du Labo 1point5 à l'association EESES (Enseigner les enjeux socio-écologiques dans le supérieur) ;

Benoit Frund de l'Université de Lausanne, et Mael Jambou, Université Technologiques de Troyes, ont présenté les projets de leurs institutions sur leurs enjeux liés à l'intégration de la prospérité et de la sobriété ;

Luc Abbadie, conseiller académique du Campus et professeur émérite à Sorbonne Université, a animé une table ronde sur les projets d'établissements[MD1] , ou comment mettre en application prospérité et sobriété au sein des Campus, en utilisant une méthodologie fondée sur l'économie du Donut de Kate Raworth, avec Nicolas Freud de l'INSA Lyon et Marthe Nyssens de l'UC Louvain, membre du Conseil scientifique du Campus de la Transition ;

Nancy Tuchman, Founding Dean, School of Environmental Sustainability at Loyola University Chicago, membre du Conseil scientifique du Campus, a partagé son retour d'expérience sur les universités américaines ;

Lucile Schmid, Présidente de La Fabrique Écologique, a brillamment clôturé le séminaire en attirant l'attention sur la portée politique des notions de sobriété et prospérité, en soulignant l'importance des traumatismes politiques laissés par les politiques de sobriété lorsqu'elles ne sont pas pensées avec les enjeux territoriaux, et en rappelant que la prospérité, - du latin pro spere, "selon l'espoir", "espérer vers l'avant" - doit être la capacité à penser l'avenir et se projeter. 

Les limites de la croissance : une relecture contemporaine

Carlos Alvarez Pereira a proposé une relecture contemporaine de l'héritage de Limits to Growth (1972) et des travaux récents de son organisation, le Club de Rome, fondé en 1968, réunit des personnalités issues des sciences, de l'entreprise, de la politique et de la société civile, pour « poser de meilleures questions » sur l'avenir de l'humanité plutôt que de produire des solutions clé en main.​ Limits to Growth s'appuyait sur un modèle global de dynamique des systèmes élaboré au MIT pour simuler l'évolution conjointe de cinq grandes variables (population, industrialisation, ressources, pollution, production alimentaire). La plupart des scénarios montraient un risque d'effondrement au milieu du XXIe siècle, sous l'effet combiné d'une surexploitation des ressources et de la pollution, malgré l'existence de scénarios d'équilibre possibles. Longtemps disqualifié comme discours « apocalyptique », ce travail apparaît aujourd'hui largement confirmé par l'évolution des tendances globales.​ Carlos Alvarez Pereira insiste sur l'articulation entre limites planétaires et inégalités sociales, en s'appuyant notamment sur les travaux de Kate Raworth (théorie du donut) et de Mathis Wackernagel (empreinte écologique). Aucun pays ne se situe dans la zone souhaitable combinant haut niveau de développement humain et empreinte compatible avec une seule planète, tandis que la géographie de la population, de la richesse et des ressources critiques alimente des tensions géopolitiques croissantes.​ Face à ce constat, le Club de Rome développe deux axes. D'un côté, la publication Earth for All identifie cinq grands leviers - statut des femmes, transition énergétique, agriculture régénérative, nouveaux modèles de développement, lutte contre les inégalités - pour rendre possible un bien-être équitable dans les limites planétaires. De l'autre, le programme Fifth Element, inspiré par No Limits to Learning et la notion de « human gap », travaille sur les transformations des mentalités et des modes d'apprentissage, en dialogue avec d'autres traditions de pensée, pour dépasser une modernité incapable de tirer les leçons de ses propres alertes.

Étudiants face à l’urgence environnementale : des enseignants-chercheurs mobilisés

Guillaume Blanc, astrophysicien, s'est fixé un cap : doter les étudiants de repères essentiels pour activer les bifurcations écologiques vitales. Le chercheur du laboratoire de physique des deux infinis (IJClab) de l'Université Paris Saclay explique comment, à partir de 2018, la communauté des enseignants du supérieur a affronté l'urgence écosystémique. Le défi était de concevoir des enseignements à la transition écologique pour le Supérieur (ETES) grâce à la complémentarité des compétences des universités et à l'envie d'apprendre et de s'investir des enseignants-chercheurs ! D'étape en étape, le Manifeste étudiant pour un réveil écologique puis le rapport du Shift Project, en 2019, ont conduit à la naissance de Labos 1.5 devenu Groupement de recherche (GDR) en 2021. L'objectif était de saisir la responsabilité des chercheurs en termes de contribution aux gaz à effet de serre (GES) afin d'essayer d'aligner recherche et limites planétaires. Guillaume Blanc avait d'ores et déjà stoppé ses travaux en astrophysique, au vu d'une empreinte évaluée à 36 tonnes équivalent carbone émises par an et par chercheur - sans parler des coûts de construction des observatoires ni de leur maintenance. Il s'est ensuite attaché à constituer une communauté d'acteurs prêts à s'impliquer, à se former et à élaborer des cursus cohérents inédits. La publication du rapport Jouzel-Abbadie en février 2022 a posé l'objectif de former 100 % des étudiant·es de licence d'ici 2027. Le mouvement s'est alors cristallisé dans la création en mars 2024 de l'association EESES (Enseigner les enjeux socio-écologiques dans le supérieur). Avec ses 80 adhérents, ce véhicule permet d'animer la communauté des enseignants, d'éditer un journal JEESES, consacré aux enjeux socio-écologiques dans le Supérieur, et de soutenir l'organisation d'événements : les colloques 'ETES' reprennent le flambeau de l'édition fondatrice de 2023 à Paris. Ils se sont tenus à Bordeaux puis à Lyon. Rendez-vous est donné du 6 au 10 juillet 2026 à Montpellier. Quelle est la légitimité des enseignants-chercheurs qui - se mobilisant sur ces sujets transversaux liés à la transition - sortent de leur zone de compétence ? Guillaume Blanc a répondu qu'il se considère comme un homme engagé qui « peut utilement transmettre des connaissances de par sa capacité à faire de la bibliographie sur des sujets connexes à sa discipline ». Si, au début, la communauté scientifique était frileuse, tout a changé - notamment du côté des chargés de TD - avec l'une obligation réglementaire de former tous les étudiants dès le 1er cycle qui résulte d'une « note de cadrage » contraignante, du ministère (MESR) de juillet 2023. Cécile Renouard a cité les initiatives fructueuses d'un enseignant à l'ESCP Europe qui propose la réalisation de scénettes donnant à vivre les 6 portes du Campus et questionnant les directions générales des Écoles. Ou encore d'un homologue, à l'ESSEC, qui donne corps à des débats sur « IA et Géopolitique ». « Éveiller les jeunes aux enjeux de demain est capital pour qu'ils touchent du doigt leurs futures responsabilités » conclut Guillaume Blanc dont l'investissement pour cette cause a été salué par l'auditoire.

Sobriété et prospérité : quelles implications politiques ?

Lucile Schmid, présidente de la Fabrique Écologique, a abordé l'aspect politique. Elle souligne que la sobriété est souvent abordée dans un contexte de guerre (2022 Ukraine, Moyen-Orient aujourd'hui) et donc en opposition à la prospérité. Politiquement, elle est juste décrite comme une sobriété énergétique, sans relever d'un changement de système. Pourtant, les politiques de sobriété sans prise en compte d'enjeux territoriaux ont créé des traumatismes politiques dont il faut tenir compte (comme le mouvement des Gilets jaunes, né en 2018). Et si la dépendance à la voiture ne se réduit pas, c'est bien parce que les collectivités mettent en place des politiques fragiles, avec un budget restreint. La création d'un Haut Conseil pour le Climat avait pour objectif d'adosser la recherche aux enjeux politiques. Or cette instance s'est transformée en lanceur d'alerte face à un gouvernement qui ne prend pas en compte ses recommandations, voire fait l'inverse. Pour Lucile Schmid, la portée politique de la prospérité est plus ambiguë. Il faut l'entendre comme contre-pied à l'abondance financière et matérielle. La prospérité défend une envie de « vivre mieux », « vivre ensemble », soit une plus grande inclusion : lutte contre les inégalités sociales et territoriales, soin de la biodiversité. Lucile Schmit rappelle que la prospérité - du latin pro spere, "espérer vers l'avant" - est une capacité à penser l'avenir et à se projeter. C'est réussir et faire réussir les autres. Or, l'écologie est confrontée au court-terme des agendas politiques.
L'enjeu de la prospérité est d'être accessible à l'ensemble des échelles, du monde. Mais le contexte international est néfaste : attaqué de toutes parts au Parlement européen, le Pacte Vert a échoué à apaiser les inquiétudes d'accroissement des inégalités sociales et territoriales. De plus, la COP30, à Belem, a conclu que la protection des frontières ne devra pas empêcher le développement de certains pays, remettant en cause la taxe carbone de l'UE. Enfin, l'écologie est associée à la pauvreté. Il nous faut inventer un contre-modèle pour défendre l'idée que l'écologie, c'est la prospérité. Déjà, certaines villes montrent qu'il est possible de combiner prospérité et sobriété : Budapest, Amsterdam, Zagreb... En voici les principales mesures : Rendre la ville aux habitants par une forme de sobriété collective, en instaurant des mesures contre le surtourisme, la publicité, la vigilance face à une économie en surcroissance, davantage de conventions citoyennes et de démocratie. Lutter contre les inégalités sociales, notamment en rendant le logement accessible. S'emparer des nouveaux objets politiques : l'eau, l'air... ainsi que des sujets de santé et d'alimentation, de pollution et de nature en ville Promouvoir l'exemplarité par un pacte anti-corruption. Lucile Schmid insiste : la réussite réside dans la capacité à se projeter, à discuter et à débattre, et à décloisonner les mondes pour répondre aux questions systémiques. Aujourd'hui, elle nous encourage à être dans le contre-pouvoir, dans un contexte de guerre de projet.

Les mots de la fin

Le public s'est exprimé sur les apprentissages de ces deux jours : "On nous a présenté de réelles stratégies d'action, c'est très intéressant" ; "J'ai beaucoup de gratitude, et maintenant beaucoup de choses à partager avec mes collègues et étudiants" ; "Ce séminaire donne des raisons d'espérer, avec une incarnation des témoignages positifs dont on a besoin". Christian Koenig a clôturé : « Des institutions ont bougé, et des réalisations sont spectaculaires, même si elles sont fragiles, et les citoyens et communautés continuent à avancer, même s'il nous faut rester prudent sur l'environnement politique qui nous attend. » Le Campus continue à servir de plateforme interacadémique et inter-universitaire, en lien avec les enjeux de territoires !

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Texte : Dorothée Browaeys, Agnès Hardy, Lisa Crépieux, Clotilde Berlencourt