Nous adapter aux situations de crises Ce que les mégafeux disent de notre société

Cécile Renouard analyse les besoins d'adaptation de nos politiques et la nécessité de collaborations entre vivants, en s'appuyant sur le phénomène des mégafeux.

« La maison brûle et nous regardons ailleurs » Ces propos du président Chirac lors du sommet de Johannesburg sont à prendre au pied de la lettre, quand se multiplient les incendies ravageurs, dont celui de la forêt de Fontainebleau, proche du domaine du Campus de la Transition, à travers une France soumise à des canicules successives. On se souvient aussi des gigantesques feux qui ont dévasté le Canada à l'été 2023, en anéantissant des millions d'hectares de forêt équivalant à la superficie du Japon.

Donner sa place à la robustesse, pas à la performance

Les scientifiques nous alertent sur le fait que nous devons passer d'un mode de raisonnement probabiliste à la prise en compte de l'incertitude et de la possibilité permanente de la catastrophe. La question est de savoir comment nous rendre capables de nous adapter à diverses situations de crise, sans nous cantonner à des logiques d'évolution linéaire programmable de la température ou des dégradations du vivant. Ceci suppose de changer de logiciel, et de reconnaitre la faillite d'un mode de raisonnement basé sur la maîtrise de phénomènes bien identifiés et séparés les uns des autres. Changer de logique, c'est, dans les termes de l'écologue Olivier Hamant, substituer la robustesse à la performance, assurer la stabilité et la viabilité des humains et des milieux vivants malgré de fortes fluctuations. Reconnaitre les interdépendances et les vulnérabilités, et chercher à agir à la racine des problèmes : il nous faut à la fois invoquer pour nos sociétés politiques un devoir d'atténuation - c'est-à-dire de sortie des énergies fossiles, de décarbonation de nos modes de production, de déplacement, de chauffage, d'alimentation... et un devoir d'adaptation (ou d'adaptabilité) à des situations chaotiques, c'est-à-dire d'assurer concrètement l'accès à des biens et services de base sources d'une vie décente. On voit bien la gageure : les catastrophes seront d'autant plus fortes et récurrentes que nous prenons pas le chemin de la sobriété, de la « prospérité sans croissance » (au sens de la croissance volumique assise sur l'extraction d'énergies fossiles et de ressources non renouvelables) ; et chaque catastrophe est ressentie d'autant plus fortement que les moyens d'y faire face n'ont pas été anticipés.

Les mégafeux, symptômes et symboles de l’impréparation

La préparation en termes de politiques publiques est clé : pour ce qui concerne les incendies, l'ouvrage publié par Joëlle Zask en 2019, Quand la forêt brûle, est une lecture d'été passionnante de philosophie politique appliquée. La thèse de la philosophe consiste à montrer comment ce phénomène des mégafeux dont 90% ont une origine humaine et 40% sont criminels, est un fait socio-naturel total, qui dit les complicités entre d'un côté les moyens industriels et la logique de compartimentation des savoirs et des pratiques qui engendrent le réchauffement climatique, et, de l'autre, les moyens pour lutter contre les feux. On individualise souvent les responsabilités, notamment à l'égard des pyromanes ou des pompiers: or les mégafeux sont pour une part le résultat du refus d'accepter les brulis, des feux dirigés, voulus, « domestiqués » en un sens, tels qu'ils ont été pratiqués dans l'histoire, et récemment encore par les populations aborigènes. L'autrice met en particulier en avant la notion utilisée par les Australiens de « cleaning country », une forme de « prendre soin » de la terre : l'aménagement des territoires passe par les feux.

Le soin mutuel de notre monde commun

Cette vision est assez proche de celle portée par les philosophes américains du vivant, Emerson et Thoreau, d'un soin à cultiver à l'égard de la nature, à distance aussi bien de l'anthropocentrisme fort que du souci de la préservation du sauvage. Ainsi s'agit-il de plaider pour le dialogue entre natures liées à des cultures diverses. Pour pouvoir trouver des moyens de lutter contre les catastrophes présentes et à venir, il est urgent de valoriser la complexité, la diversité des moyens d'action, le dialogue entre riverains, usagers, forestiers, pompiers, etc. donc de nourrir une approche réellement démocratique, dans la ligne de John Dewey sur les façons d'envisager de faire communauté à partir de la 'grande société'. En ce sens, selon Joëlle Zask, l'approche américaine de la 'frontière' peut être revisitée comme ouverture à la nouveauté, à l'imprévisible, et être reliée à la notion d'horizon à soigner, à travers les paysages. Enfin, face à l'augmentation du nombre et de la fréquence des mégafeux, face aux abominations engendrées par le feu qui détruit tout, il s'agit bien de prendre conscience de l'instrumentalisation possible des incendies dans une logique de pyro-terrorisme, outil puissant de démoralisation et de démotivation de populations ayant alors perdu leur héritage et leur horizon. Dans ces contextes sombres, formulons le vœu qu'une lucidité collective plus grande sur les racines des méga-feux et nos incuries, nous permette de mieux nous préparer à l'inédit, par le soin mutuel de notre monde commun. 
Cécile Renouard