Présidentielle 2027 Une série vidéo pour éclairer les débats

Écologie, économie, justice sociale, démocratie : à mesure que l'échéance présidentielle approche, ces questions vont occuper une part croissante du débat public. 

Pour aider chacun à s'y retrouver sans se limiter à un seul angle de lecture, le Courant pour une écologie humaine (lien externe), en partenariat avec le Campus de la Transition, propose tout au long de l'année une série de vidéos consacrée aux six « portes » présentées dans le Manuel de la Grande Transition. Découvrez les deux premiers épisodes : 1. Les clés de discernement 2. Notre "maison commune"

Épisode 1 : Clés de discernement - Cécile Renouard

Cécile Renouard, présidente et cofondatrice du Campus de la Transition, revient sur la démarche qui a conduit à l'écriture du Manuel et explique pourquoi ces six portes constituent autant de chemins complémentaires pour penser les défis de notre temps.  

Retour en 2019, un an après l'installation de la première équipe du Campus à Forges, en Seine-et-Marne, une rencontre avec la ministre de l'Enseignement supérieur donne naissance à un projet ambitieux : rédiger un socle commun de connaissances et de compétences pour la grande transition écologique, économique, sociale et citoyenne. Soixante-dix enseignants-chercheurs de disciplines variées se réunissent alors pour donner corps à ce qui deviendra le Manuel de la Grande Transition.

L'objectif est d'aider chaque enseignant, chaque étudiant, chaque citoyen à sortir de son « couloir de nage préférentiel » — sa discipline ou sa sensibilité propre — pour aborder les grands enjeux contemporains à travers, ce que nous avons appelé "6 portes", six terrains de questionnement complémentaires.

Ces six portes peuvent être franchies dans n'importe quel ordre, tant elles se répondent :

  • OIKOS : la maison commune, invite à une pensée systémique de nos milieux de vie.
  • ETHOS : interroge ce que signifie « bien vivre et bien vivre ensemble ». 
  • NOMOS : questionne les règles et les outils de mesure de nos sociétés. 
  • LOGOS : explore les récits et les imaginaires capables de nourrir l'action. 
  • PRAXIS : pose la question du passage à l'action et des alliances entre acteurs. 
  • DYNAMIS : invite à se reconnecter à soi, aux autres et au vivant.

Dans le contexte de la présidentielle à venir, ces six entrées offrent autant de manières d'enrichir un débat qui gagne à ne pas s'enfermer dans une seule grille de lecture ; qu'il s'agisse d'évaluer un programme, de comprendre une crise, ou d'imaginer un récit collectif désirable.  

    Ces six portes nous permettent d'entrer de différentes manières dans les questions de transition, de bien commun et de justice sociale, économique, écologique et culturelle. Tout au long de cette année, nous vous proposerons 6 vidéos qui traiteront chacune d'une d'entre elles. Nous chercherons à montrer comment leur approfondissement peut nous donner des outils pour mieux comprendre les enjeux éthiques et politiques qui s'annoncent, et éclairer le discernement de chacun au moment des grands choix à venir.  

    Épisode 2 : “Oikos”, habiter - Luc Abbadie

    La notion d'Oïkos

    Luc Abbadie, écologue spécialiste des cycles du carbone et de l'azote, de la biodiversité et de l'ingénierie écologique, invite, à travers la notion grecque d'Oikos, qui désigne à la fois la maison et la communauté qui l'habite, à porter un regard systémique sur notre "maison commune". 

    Il y a les deux dimensions : l'environnement planétaire ainsi que toutes les relations qui vont se nouer entre les différents habitants de cet environnement. Les humains, bien entendu, mais également tous les autres organismes et les interactions entre les humains et ces autres organismes.

    C'est une vision holistique ; d'emblée, on se positionne sur un ensemble complexe : on voit beaucoup d'éléments très différents les uns des autres qui vont tous s'influencer mutuellement.

    Et c'est à partir du terme Oikos qu'a été inventé le mot "écologie". L'écologie, c'est comprendre l'environnement, le vivant, mais surtout les réseaux d'interactions entre les organismes vivants.

    La notion d'anthropocène

    "On a prit le contrôle de la planète."

    Oui. L'Anthropocène affirme que l'espèce humaine a modelé, volontairement ou involontairement, l'évolution de la planète.Pendant très longtemps, l'évolution de la planète se faisait à partir de phénomènes qu'on pourrait qualifier de naturels : le climat, l'érosion, etc. Et puis, progressivement, l'ampleur des impacts humains a augmenté.Aujourd'hui, l'être humain est devenu un des facteurs déterminants de l'évolution de la planète. On en a pris le contrôle !Si on veut rester positif vis-à-vis de ce constat, on peut affirmer que puisque nous avons pris le contrôle qui génère des effets indésirables pour notre vie sur Terre, nous avons la responsabilité de rectifier le tir. Et nous en avons les capacités.

    "Puisque nous avons pris les contrôle, nous sommes capables de rectifier le tir."

    Prenons l'exemple du changement climatique : il n'est pas uniquement le fruit d'un processus naturel. S'il est aussi rapide aujourd'hui, c'est qu'il est lié à l'augmentation de la concentration en CO₂ dans l'atmosphère, lui-même principalement dû au développement de l'usage des combustibles fossiles. Il nous suffirait donc de limiter ces usages pour freiner ce réchauffement. Raisonner en termes d'Anthropocène, c'est donc poser la question de nos choix de trajectoire, de développement, de nos modes de civilisation. Et puisque le résultat n'est pas satisfaisant aujourd'hui sur le plan environnemental, cela revient fatalement à remettre en cause un certain nombre de choix. C'est là qu'apparaît la dimension politique de ces questions.

    Le concept des limites planétaires

    On a dégradé la qualité de notre habitat au point de remettre en question son habitabilité - donc l'habitabilité de la planète.

    Peut-être connaissez-vous le concept de limites planétaires ? Il permet de quantifier un certain nombre de paramètres : la teneur en CO₂ dans l'air, la température moyenne de la planète, la quantité d'azote en circulation, l'acidité des océans…

    S'il a des faiblesses - dont ses propres concepteurs sont conscients, et qui ont notamment trait au fait que ces limites ne prennent pas en compte les interactions entre les paramètres et toute la complexité du vivant - c'est tout de même un excellent outil de communication ; il propose une synthèse, un résumé, des problèmes auxquels nous sommes aujourd'hui confrontés. Ça délimite les zones sur lesquelles il faut agir.

    Il se trouve que l'on connaît à peu près les valeurs de ces paramètres en situation "naturelle", avant l'impact massif de l'humanité. Et, on constate effectivement qu'aujourd'hui on a dépassé ces valeurs et que le dépassement de ces valeurs correspond à l'apparition d'impacts et d'effets qui sont indésirables pour l'humanité.

    Le concept des communs

    Les communs désignent des ressources partagées, gérées collectivement par une communauté selon des règles communes.

    Dans son texte sur la "tragédie des communs" (1968), Garrett Hardin défend l'idée que l'usage individuel et incontrôlé d'une ressource collective conduit à son épuisement. Elinor Ostrom nuance cependant cette approche en montrant, à partir de nombreux exemples, que des communautés peuvent mettre en place des règles de gestion collective permettant de préserver durablement leurs ressources.

    Cette réflexion peut aujourd'hui être élargie aux "communs de l'humanité", comme l'eau, les océans, le climat ou la biodiversité, qui concernent l'ensemble de la société et nécessitent une gestion collective. Dans une logique de transition écologique, les communs constituent ainsi une piste intéressante, car ils permettent de penser la protection des ressources non seulement par le marché ou l'État, mais aussi par la coopération et l'action collective.

    « Gérer ce qui est commun en commun, c'est une évidence basique ! »

    Les travaux sur les communs ont montré l'importance de la coopération, qui est tout aussi présente dans la nature que la compétition. Mais également celle de la diversité, des territoires, des types de gouvernance, des cultures, etc.

    "J'ai tendance à penser que la diversité est ce qui assure la durabilité des systèmes face à des évolutions qui sont plus ou moins imprévisibles, et ce dans tout domaine, pas seulement en biologie."

    "Je crois vraiment que des systèmes qui s'homogénéisent sont des systèmes qui sont gravement en danger. Donc, la solution c'est de gérer ce qui est commun, et ce qui est commun c'est une évidence, c'est le climat, c’est l'atmosphère, c'est la dynamique du vivant, etc. Il n'y a pas de frontière. Mais, qui gère ? pour les intérêts de qui ? comment on répartit l'effort ? C'est pas si simple que à ça."

    La notion de responsabilité

    Oui. Le concept d'Anthropocène génère aussitôt la question de la responsabilité. Or cette responsabilité, en termes de dégâts, n'est pas partagée de façon équitable.

    Si on prend la problématique des émissions de CO₂, par exemple, on peut décider de mesurer ces émissions sous l'angle historique - depuis combien de temps le pays émet-il du CO₂ de façon particulièrement active ? - ou sous l'angle de l'actualité des émissions du pays, ou choisir l'échelle individuelle en mesurant les émissions par habitant. Selon la manière dont on va prendre les choses, on change le curseur à la fois des responsabilités et de l'effort à faire et à répartir.

    C'est une question morale et politique.

    La seule chose claire est qu'il y a ce qu'on appelle une dette écologique, ou dette climatique, de la part des pays industrialisés vis-à-vis du reste du monde...

    La question suivante est donc : comment rembourse-t-on cette dette ? Est-ce que c'est simplement une compensation financière ? "Je pense que ça, c'est un cache-misère. Il y a beaucoup d'autres choses à faire, d'autres voies de développement à adopter."

    Un regard systémique

    Pour se lancer dans la transition écologique en prenant en compte la complexité du vivant, il faut effectivement commencer par regarder les choses de façon systémique.

    Un exemple : mettons que vous souhaitiez rétablir l'habitabilité de la planète. Pour ce faire, il faut diminuer les flux de matière et d'énergie. Ça, c'est objectif.Maintenant, prenons un sujet actuel en France : la question du temps de travail. Si vous augmentez le temps de travail, c'est pour produire plus, non ? Donc ça peut devenir contradictoire avec l'objectif de transition écologique initial. Et si on commence à poser un regard systémique sur les problématiques, on peut se poser la question sur ce que cette augmentation du temps de travail signifie, mettons, sur l'organisation familiale. Si on travaille plus, qui s'occupera des enfants ? Quels seront les impacts sur les transports, nos manières de vivre ? Etc.

    La grande révolution intellectuelle pour assurer cette transition écologique, c'est donc bien de se décider à aborder les sujets de façon systémique. On pourrait facilement instaurer cela, en réalité : aujourd'hui, il y a normalement une étude d'impact social lorsqu'on propose un texte de loi. On regarde alors les effets directs et indirects d'une réforme sur l'ensemble des dimensions de la société. Pourquoi ne ferions-nous pas également une étude d'impact environnemental de tout changement législatif, organisationnel ou autre ? Ce n'est évidemment pas le seul critère à prendre en compte, mais ce critère devrait toujours être pris en compte.

    « Si on est assis sur une branche qu'on est en train de scier, il faut arrêter de scier la branche ! »

    On ne peut pas faire plus politique que cette question de l'habitabilité de notre maison commune. La transition écologique oblige à réfléchir et à remettre en cause toutes les dimensions de notre développement : matériel, intellectuel, affectif... On est quand même confronté à une dégradation des conditions de la vie !

    Mais je pense que cette catastrophe en cours peut devenir l'occasion d'une recréation de quelque chose d'extrêmement positif. Il y a beaucoup à (re)construire, à inventer. Du sens à retrouver. Et parfois de façon extrêmement simple : réduire le gaspillage alimentaire, disons de moitié, paraît tout à fait possible, par exemple. Et cela aurait un impact absolument colossal sur la question climatique et sur la biodiversité !

    Pour moi, la crise écologique nous invite à refonder le monde.Ce ne sera une catastrophe absolue que si on ne prend pas le taureau par les cornes. Si on se remonte les manches et qu'on s'y met, on gagne !"