Les agents secrets et les agents visibles de la Transition

Aude Prebay est doctorante et travaille sur les « agents internes du changement ». Elle explicite son champ de recherche et son action au Campus.

Je suis doctorante Cifre (convention industrielle de formation par la recherche) au Campus de la Transition depuis octobre 2025. Une convention tripartite a été signée entre le Campus, l'ANRT (Agence nationale pour la recherche) et mon laboratoire de recherche (IAE-Paris, rattaché à Paris-1 Panthéon Sorbonne) pour financer ma thèse, en 3 ans.

Philippe Eynaud et Nathalie Lallemand-Stempak, de l'IAE-Paris, codirigent ma thèse. Membres du collectif FORTES, ils ont participé à la rédaction du Manuel de la Grande Transition et coordonné un des petits manuels : Vers une autre gestion.


Je travaille sur la transition écologique et sociale pour un développement soutenable (TEDS) des établissements d'enseignement supérieur. Je suis en doctorat en sciences de gestion, sur le rôle des « insider social change agents » : ce sont soit des personnes  qui œuvrent pour la TEDS et ont un rôle officiel dans les établissements, soit des personnes qui ont d'autres fonctions mais qui contribuent à faire avancer ces sujets.

Cette première année de thèse, je me suis concentrée sur le champ de l'Enseignement Supérieur. Ça englobe les organismes comme le Campus ou le Shift project, les ministères de la Transition ou de l'Enseignement supérieur, des réunions d'acteurs comme les VP-trees (vice-présidents d'université en charge de la TEDS),  Cirses (Collectif pour l'Intégration de la Responsabilité Sociétale dans l'Enseignement Supérieur), des conférences des grandes écoles, des écoles d'ingénieurs, des business school, France universités, des entreprises comme Sulitest (outils en ligne pour mesurer, améliorer et certifier les connaissances en durabilité)...  J'essaye de comprendre comment tous ces organismes travaillent ensemble et j'étudie si ça aide ou pas les agents du changement. Je commence à avoir des premiers résultats, mais c'est un peu tôt pour  les présenter.  

Ressentez-vous un abandon de la transition écologique comme sujet d’urgence ?

D'autres sujets éclipsent la transition : l'IA et la géopolitique. L'IA, ce n'est pas nouveau mais ça se cristallise cette année : les établissements ne sachant pas comment y faire face, cela leur prend de l'espace mental qui n'est plus disponible pour la transition.

Et, depuis un an, les problématiques géopolitiques occupent le devant de la scène. Il y a 3 ans, les étudiants sortant d'un programme TEDS avaient tous un job. Aujourd'hui, on n'arrive plus à remplir ces programmes. En revanche, depuis un an, des étudiants s'intéressent à l'industrie de l'armement, ce qui était impensable il y a 5 ans ! Les problèmes géopolitiques sont très souvent liés aux questions climatiques mais ne sont pas du tout analysés ainsi.

Ils sont juste perçus comme une urgence réelle à laquelle on pourrait répondre en se protégeant soi-même et non en allant vers plus de transition. Enfin, la situation économique de nombre d'établissements s'étant dégradée, ils n'ont plus les budgets pour ces sujets.  

Y a-t-il une particularité française ?

En France, on est novateur : il y a 30 heures sur la TEDS obligatoires en licence et tous les établissements doivent faire un schéma directeur. Certains critiquent et disent qu'une partie des cours est en ligne ou ne va pas assez en profondeur. Mais les autres pays européens soutiennent que les rendre obligatoires, c'est la seule façon de faire avancer ces sujets. Certains disent même qu'on parle plus de leurs problématiques en France que dans leur propre pays ! 

En France, quasiment tous les établissements ont des équipes « sustainability ». Parfois, c'est très orienté bâtimentaire car les universités ont souvent des parcs immobiliers vieillissants, inadaptés aux conditions climatiques actuelles. Pour l'instant, il n'est pas question de supprimer ces postes, mais on n'augmente pas non plus les ressources, alors qu'on devrait accélérer. Ceci dit, je donne des cours de « transition, diversité, inclusion ».

Et j'ai régulièrement des étudiants qui me disent : « Madame, on sait déjà tout ça ». Je m'en réjouis : il y a quelques années, ce n'était pas le cas. Des progrès énormes ont été faits, même si on aimerait que ça aille plus vite.  

Quel est votre rôle au Campus ?

Je m'y occupe des relations institutionnelles. Il faut garder et entretenir précieusement les fils du réseau tissé toutes ces années avec un certain nombre de partenaires et d'institutions. Cela prend du temps et le résultat n'est pas toujours visible immédiatement. C'est une chose de rendre visible le Campus aux Pays-Bas, c'en est une autre que de déplacer une promo toute une semaine des Pays-Bas jusqu'à Forges. En juillet, je suis allée à la session de la CEC (Convention des Entreprises pour le Climat) à l'école du Breuil.

Quelqu'un m'a dit « ah le Campus, vous êtes partout ! ». Je contribue à ce que le Campus soit présent quand il y a des événements TEDS/enseignement supérieur, pour que cela suscite chez les enseignants le réflexe de venir au Campus quand ils veulent faire un séminaire avec leurs étudiants.  

Où en est le Campus aujourd’hui ?

Quand une association naît, avec une raison d'être liée au contexte de sa création, elle a le vent en poupe, les mécènes la soutiennent. Aujourd'hui, outre le « backlash écologique », la situation économique globale est tendue, et de très nombreux organismes ont été créés. Pour les personnes au fait des sujets de TEDS, nous sommes très bien identifiés.

Pour les autres, c'est compliqué de nous repérer dans une mer d'organismes qui se revendiquent équivalents, même s'ils n'ont, à mon sens, ni la même nature, ni le même degré de profondeur, ni la même qualité. Il faut aussi que nous trouvions comment nous inscrire en complémentarité avec certains de ces organismes. On marche sur une crête, dans une société où certains acteurs politiques rejettent la transition et où l'exigence de laïcité est très forte.  

Quand pourrons-nous vous lire ?

Je soutiendrai ma thèse à l'automne 2028. En juin, j'étais à la conférence GRONEN (Group for Research on Organizations and the Natural Environment). J'ai présenté ma recherche doctorale et les premiers résultats. Même si les établissements n'aiment pas trop qu'on les étudie eux-mêmes, ils étaient friands d'avoir cette visibilité. Le cadre théorique que j'utilise marche bien en ce moment, c'est assez étudié dans les entreprises, peu encore dans mon champ de thèse. 

J'ai aussi tenu cette conférence à l'Esade (Escola Superior d'Administració i Direcció d'Empreses) à Barcelone. Ça étend notre réseau. J'essaye de monter un atelier avec une chercheuse néerlandaise, pour une conférence AOM (Academy of Management).

Attention, là encore, les résultats ne seront pas visibles dans l'immédiat. Je crois que la rayonnement du Campus, c'est notre affaire à toutes et tous, qu'on entretienne les liens de façon plus professionnelle, qu'on fasse l'effort de se mettre dans la position des gens en face, qu'on s'adapte à nos différents auditoires. Ça permet de mieux faire passer les messages.